BANG!

Katja Aufleger. GONE, Vue d'installation musée Tinguely, Basel 2020; photo: Gina Folly

Katja Aufleger. GONE
2 décembre 2020 – 18 avril 2021

Katja Aufleger (*1983, Oldenbourg, Allemagne, vit à Berlin) présente au Musée Tinguely sa première exposition individuelle en Suisse. L’artiste y montre de fragiles sculptures, de dangereux produits chimiques, ainsi que des travaux vidéo réalisés ces dix dernières années. Aufleger crée de délicates installations et des films à l’aide de matériaux transparents comme le verre et le plastique, de liquides colorés, mais aussi de composants immatériels à l’instar du son et du mouvement. Ces objets semblent à première vue familiers et attirants, mais en les observant plus attentivement, il s’avère que des tensions indéterminées, voire dangereuses, habitent ces œuvres. À travers ces ambivalences, l’artiste critique l’institution et questionne les structures et les systèmes du pouvoir. L’exposition « GONE » est à voir jusqu’au 18 avril 2021. Elle s’accompagne d’une publication qui propose pour la première fois une vue d’ensemble de son travail.

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Newston's Cradle, ein Werk von Katja Aufleger

Katja Aufleger, NEWTON’S CRADLE, 2013; verre, acier, acides sulfurique et nitrique, glycérine, approx. 300 x 75 x 25 cm © Courtesy of the artist; galerie STAMPA, Bâle; Galerie Conradi, Hambourg; photo: Adamski/Berlin

«The moment is GONE.»

Le titre fait référence aux seules pensées que suscitent les œuvres de Katja Aufleger. Bien que non représentés la plupart du temps, les processus allant de la transformation jusqu’à la destruction sont constitutifs de son travail : l’artiste célèbre cet instant à la fois fugace et plein de tension qui précède la décision. Aufleger s’intéresse à la simultanéité des possibles qui nous implique dans une expérience de pensée en tant que spectateur.

Destruction potentielle

Trois ballons en verre remplis d’un liquide transparent sont suspendus par des câbles d’acier au plafond de la grande salle du Musée Tinguely. Il s’agit de NEWTON’S CRADLE (2013/2020), un pendule à poids surdimensionné. En temps normal, on le trouve en modèle réduit posé sur un bureau. On peut alors mettre en mouvement ses cinq petites billes de métal et les observer osciller : il s’agit de la démonstration de l’énergie cinétique. Quiconque serait tenté de reproduire ce même mouvement dans la salle d’exposition avec le pendule en verre de Katja Aufleger provoquerait des destructions considérables en raison de la présence de trois composants de nitroglycérine à l’intérieur de ces contenants cassables.

L’exposition donne à voir non seulement un pendule de Newton surdimensionné, réalisé en verre cassant, qui se trouve ainsi condamné à l’immobilité, mais aussi d’autres sculptures de verre colorées, organiques et boursouflées évoquant des vases en verre de Murano semblant anodins bien qu’ils contiennent des substances explosives [BANG! (2013–2016)], ou encore des produits de nettoyage qui, plutôt que d’éliminer les taches, forment un cercle coloré harmonieux [AND HE TIPPED GALLONS OF BLACK IN MY FAVORITE BLUE (2014)]. Des travaux vidéos d’une haute qualité sculpturale dans leur médium bidimensionnel sont également présentés.

 

Katja Aufleger,

Katja Aufleger, AND HE TIPPED GALLONS OF BLACK IN MY FAVORITE BLUE, 2014; produits de nettoyage © Courtesy of the artist; Galerie STAMPA, Bâle; Galerie Conradi, Hambourg; photo: Katja Aufleger

Des travaux vidéo comme modèles de conception plastique

Tandis que cette explosion demeure un potentiel théorique, la vidéo LOVE AFFAIR (2017) montre du verre éclatant véritablement. Des corps lumineux y sont filmés en plan rapproché devant un fond noir. Une forte détonation brise soudain le silence : un projectile apres l’autre détruisent les lampes. La décharge électrique reste cependant prisonnière de la boucle infinie et prend la forme d’une respiration à la fois irrégulière et rythmée variant de l’attrait au danger. D’abord attrayant et familier, l’art de Katja Aufleger déploie toute sa force à l’instant destructeur de la transformation, qu’il soit réel ou suggéré. Dans ces univers visuels dénués de toute présence humaine, les objets se fondent en un Autre désirable doublé d’une part sombre. Aufleger sonde l’étendue de questions profondément humaines et existentielles, des relations intimes jusqu’aux lois de la nature. Comme dans la vie quotidienne, les ambivalences dont elle use ne sont souvent qu’à peine éloignées les unes des autres.

Le travail vidéo THE GLOW (2019) donne à voir des appâts en mouvement dans des bassins de piscines. Plusieurs films tournés sous l’eau se succèdent rapidement, modifiant constamment la perspective, l’environnement, l’incidence de la lumière et l’appât. On y entend un cliquetis ou un clic rythmé correspondant parfois aux mouvements puis redevenant asynchrone. Il s’agit d’extraits de films de tutoriels de pêche à la ligne dans desquels des pêcheur.euse.s y présentent l’effet séduisant des appâts. Ces poissons en caoutchouc s’apparentent aux figures d’un amusant théâtre de marionnettes ou aux avatars animés d’un monde numérique. L’esthétique tremblante propre aux jeux vidéo caractérisant ces films d’amateurs tournés dans un décor architectural sous-marin aux carrelages bleus et dépourvu de présence humaine revêt une dimension à la fois apocalyptique et humoristique.

 

Katja Aufleger,

Katja Aufleger, THE GLOW, 2019, (Film still); vidéo en couleurs, Ton, 8 min. 12 Sec. © Courtesy of the artist; galerie STAMPA, Bâle; Galerie Conradi, Hambourg

Catalogue

Publication

L’exposition s’accompagne d’un catalogue bilingue (ALL/ANG). Première publication scientifique consacrée à l’œuvre de Katja Aufleger, il propose une partie richement illustrée et un aperçu théorique avec un catalogue raisonné de son travail jusqu’à présent. Auteur d’un texte poétique sur la dimension acoustique et politique de son travail, Quinn Latimer aborde ainsi le côté immatériel de son art, tandis que la commissaire de l’exposition Lisa Grenzebach se penche sur la stratégie générale de l’artiste à mi-chemin entre séduction et envie de destruction. Michael Pfisterer, graphiste et artiste, a conçu cet ouvrage qui paraît aux éditions berlinoises DISTANZ.

Autrefois, on se représentait les sirènes comme des femmes, moitié oiseau, moitié poisson, mais totalement sorcières. Les Sirènes sont des signaux d’alarme : elles sont annonciatrices d’un malheur.

Quinn Latimer, "The Signature of the Siren is the Silence After : À propos de certains travaux (avec du son, du sable et sans) de Katja Aufleger" in: "Katja Aufleger. GONE" 2020

Art multimédial et conceptuel

Pour matérialiser ses pensées, Katja Aufleger saisit la caméra vidéo ou façonne de l’argile avec ses mains. Néanmoins, pour obtenir des résultats précis, elle charge également des souffleur.euse.s de verre ou des programmeur.euse.s de concrétiser ses idées. Boucles, groupements et répétitions produisent des systèmes cycliques sans commencement ni fin. L’artiste démantèle des structures ou des méthodes familières, les libère de leur connotation évidente pour les doter de nouvelles possibilités. Elle crée des espaces de pensée qu’elle produit grâce à la conversion surprenante de matériaux.

À travers son travail, Aufleger critique l’institution, questionne les rôles et dépasse les frontières. Ainsi, les commissaires d’exposition présentent ses œuvres d’art explosives au musée, tandis que les spectateurs deviennent les principaux protagonistes du jeu mental de l’artiste. Les titres de ses œuvres sont des « added colors » au sens de Marcel Duchamp, c’est-à-dire des « couleurs verbales » constituant un élément essentiel de ses travaux. Ils ouvrent un horizon plus large et permettent des associations.

BANG!

Katja Aufleger,

« C’est bien que tu n’aies pas peur » me dit l’artiste lors du déplacement d’une sculpture en verre de 30 kilogrammes que nous souhaitons placer sur un socle de 1,55 mètres de hauteur. Nous nous trouvons dans le studio de Katja Aufleger à Berlin, à la limite entre les quartiers de Kreuzberg et de Neukölln.

Lisa Grenzebach, "FOLLOW HER. La séduction et l’envie de destruction chez Katja Aufleger", in : "Katja Aufleger. GONE" (2020)

Katja Aufleger invitée au Musée Tinguely

L’exposition est située à proximité de Mengele-Danse macabre (1986) de Jean Tinguely. Cette œuvre tardive traite de la mort et de l’extermination de manière évidente, tandis que « GONE » ne révèle son impermanence qu’après coup. Les thèmes de l’art éphémère, de la connaissance du changement permanent ou de l’implication du quotidien et des observateur.trice.s dans les arts visuels offrent de nombreux parallèles avec l’œuvre de l’artiste aux machines. D’autres travaux de cette artiste sont exposés dans la grande salle d’exposition à côté de Méta-Maxi-Maxi-Utopia (1987), œuvre de Tinguely dans laquelle il est possible d’entrer, mais aussi dans le couloir et au niveau inférieur du musée. Ils situent ainsi cette artiste contemporaine au sein du musée monographique consacré au cinéticien suisse pour qui la seule constante résidait dans le changement permanent. C’est précisément cette tension – le moment précédant la transformation – à laquelle Katja Aufleger s’intéresse en particulier.

 

Le commissariat de l’exposition est assuré par Lisa Grenzebach en étroite collaboration avec l’artiste.

Portrait Katja Aufleger © Andrzej Steinbach

CV

Katja Aufleger vit et travaille à Berlin depuis plusieurs années. Elle a étudié la conception spatiale et le design à l’Akademie Mode & Design (AMD) de Hambourg et a obtenu son diplôme de master en sculpture à la Hochschule für Bildende Künste (HFBK) en 2013 notamment auprès d’Andreas Slominski. Elle est représentée par les galeries Conradi à Hambourg et STAMPA à Bâle. Cette dernière montre la présentation « Because It’s You » parallèlement à l’exposition muséale. Katja Aufleger a fait partie du groupe d’artistes Gallery BRD et a reçu plusieurs récompenses comme le Karl H. Dietze Preis (2012/13) ou le Berenberg Preis für Junge Kunst (2013) et a bénéficié de bourses et de séjours d’artistes. Outre des expositions collectives en Europe, elle a participé à la 6e Biennale internationale d’art de Pékin organisée en Chine en 2015. En 2020, elle participe à l’exposition collective Studio Berlin au Berghain, un club techno de la capitale allemande transformé en salle d’exposition durant la pandémie de Corona. Sur sa façade se détachent ces paroles : "MORGEN IST DIE FRAGE" (« La question c’est demain »).