Bruce Conner. Light out of Darkness

Bruce Conner, CROSSROADS, 1976 (Filmstill); 35mm, n&b, son, 37 min; Musique : Patrick Gleeson et Terry Riley; Restauration : UCLA Film & Television Archive Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Musée Tinguely, 5 mai – 28 novembre 2021

Bruce Conner (1933-2008) est connu à la fois pour son approche critique, et légendaire, du monde de l’art que comme l’inventeur du clip vidéo. Il est l’un des artistes les plus marquants du XXe siècle, un artiste parmi les artistes. L’exposition «Bruce Conner. Light out of Darkness» présente au Musée Tinguely du 5 mai au 28 novembre montre son travail cinématographique expérimental à travers une sélection représentative de neuf films, dont CROSSROADS (1976) : cette étude de 36 minutes, qui rassemble des séquences des premiers essais nucléaires sous-marins menés par les États-Unis en 1946 près de l’atoll de Bikini, dit l’horreur et la sublimité de cet événement apocalyptique. Ses œuvres, réalisées avec les médias les plus divers, sont radicales et multiples, d’une beauté envoûtante et d’une noirceur terrifiante, politiques, subversives, toute en force et sensualité, immédiatement saisissantes. Nombre de ses premiers collages, assemblages et installations – conçus à partir de matériaux de fortune comme le nylon, la cire ou des textiles usés – ne sont que très rarement visibles du fait de leur fragilité. La posture de Conner est anarchiste, elle mêle l’ironie mordante et l’engagement sans limite, aussi loin que possible du marché de l’art.

L’exposition Light out of Darkness fait référence à un projet d’exposition personnelle et éponyme, destiné à l’origine au University Art Museum de Berkeley dans le milieu des années 1980, mais non réalisé. Une des raisons notoires de cet échec est que Conner refusait tout compromis avec les institutions dictant elles-mêmes leurs règles à l’art et aux artistes. « La lumière des ténèbres » souligne le caractère expérimental de son œuvre cinématographique qui, dans les premières réalisations notamment, questionne avec fulgurance les possibilités perceptives. En tant que dualité symbolique, la lumière et l’obscurité illustrent la pensée de l’artiste, ses antagonismes, ses métaphores, ses mysticismes.

Bruce Conner, MEA CULPA, 1981 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 5 min. Music: David Byrne and Brian Eno, ‘Mea Culpa’ from My Life in the Bush of Ghosts (1981) ​​​​​​​Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Bruce Conner, MEA CULPA, 1981 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 5 min. Music: David Byrne and Brian Eno, ‘Mea Culpa’ from My Life in the Bush of Ghosts (1981) Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Bruce Conner, MEA CULPA, 1981 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 5 min. Music: David Byrne and Brian Eno, ‘Mea Culpa’ from My Life in the Bush of Ghosts (1981) ​​​​​​​Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Bruce Conner, MEA CULPA, 1981 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 5 min. Music: David Byrne and Brian Eno, ‘Mea Culpa’ from My Life in the Bush of Ghosts (1981) Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Bruce Conner
MEA CULPA, 1981
16mm, n&b, son, 5 min
Musique : David Byrne et Brian Eno, « Mea Culpa » de My Life in the Bush of Ghosts (1981)
Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust
© Conner Family Trust

MEA CULPA

MEA CULPA est un chef-d’œuvre d’échantillonnage visuel. Conner se concentre ici sur le recyclage des animations graphiques historiques des films éducatifs sur la physique. Par-dessus la « basse continue » répétitive des représentations du courant électrique et des effets thermodynamiques, il illustre le rythme pulsé du morceau musical en polarisant le noir et le blanc, les mouvements de propagation à travers des points et des corps en collision ou des assauts visuels stroboscopiques. L’idée d’une coopération est venue de David Byrne, qui était fasciné par les films de Conner depuis l’époque de ses études. Pour l’album My Life in the Bush of Ghosts, né de la collaboration expérimentale entre Byrne et Brian Eno, les deux musiciens ont utilisé exclusivement des échantillons de voix trouvés.

 

Bien que, pour des raisons de droits d’auteur, les films de Conner aient rarement été diffusés sur MTV, ses techniques cinématographiques – plan sur plan, flash frames, scintillement, montage inversé, coupe rapide, expositions doubles et multiples, utilisation d’images trouvées –, ont façonné le cinéma expérimental de son époque puis, plus tard, la première phase des vidéos musicales de MTV.

CROSSROADS

« Operation Crossroads », tel est le nom donné par l’armée américaine à une série d’essais nucléaires effectués au cours de l’été 1946 sur l’atoll de Bikini, dans le Pacifique. Conner a réussi à obtenir les prises de vues – mises sous scellés aux National Archives – de la seconde explosion dite « Baker ». L’objectif de « Baker » était d’étudier l’impact d’une explosion sous-marine sur des navires à proximité immédiate, ce pour quoi ont été utilisés principalement des navires de guerre japonais capturés. Pour filmer la déflagration sous tous les angles, l’armée américaine a mis en place, sur terre, en mer et dans les airs, des centaines de caméras, dont certaines à haute vitesse.

Bruce Conner
CROSSROADS, 1976
35mm, n&b, son, 37 min
Musique : Patrick Gleeson et Terry Riley
Restauration : UCLA Film & Television Archive
Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust
© Conner Family Trust

Les images de « Baker » illustrent non seulement l’horreur atomique, mais aussi les phénomènes inédits, et hautement esthétiques, d’une puissance physique élémentaire et visualisable : symétrie du nuage atomique en forme de champignon couronné par un écran de vapeur chaude et de matériaux projetés à des kilomètres de hauteur ; axe cylindrique clairement délimité de la colonne d’eau avec la texture poudreuse des éjections horizontales ; anneaux d’énergies cinétiques se propageant horizontalement et verticalement, excentrés, à des vitesses soniques et supersoniques. Dans ces images, Conner puise le sublime et l’exubérance visuelle avec lesquels il peut créer – sans davantage de montage – un film dramatique tout en répétition et juxtaposition. Il trouve là également des représentations iconiques et médiatiques singulières qui marquent aujourd’hui encore l’image des explosions atomiques. Pour la première partie, Patrick Gleeson a enregistré une bande-son atmosphérique mixée pour évoquer une présence indirecte. Terry Riley a composé le son électronique hypnotique de la deuxième partie du film.

CROSSROADS

A MOVIE

En 1958, avec un budget de production de trois dollars, Conner réalise son premier film à partir d’images reprises de journaux télévisés, films de série B ou amorces de pellicules. Avec cette expérience cinématographique radicale, il déconstruit et reconstruit les techniques de la réalisation et du récit, tout en explorant les limites de la perception rétinienne par des effets de sur-stimulation, d’éblouissement, de fondu et d’images rémanentes. A MOVIE concatène des séquences spectaculaires, exacerbées, en une suite d’actions nouvelle et ouverte, sans début ni fin, et à lecture multiple, qui donne ainsi un « méta film ». Le compte à rebours – interrompu par l’apparition incongrue d’une femme presque nue retirant son bas – devient partie intégrante de l’action. Le titre A MOVIE revient sans cesse, tout comme « THE END » ou le nom de l’auteur « BRUCE CONNER ».

 

Les scènes de poursuite avec des cavaliers et des chariots bâchés de western enchaînent pour mener à une gigantesque course d’éléphants, de locomotives à vapeur et de voitures, puis à une série d’accidents et de catastrophes. Par un périscope, le capitaine d’un sous-marin aperçoit une pin-up et lance sur elle une torpille qui déclenche une explosion atomique ; d’énormes vagues font alors chavirer les bateaux et chuter des skieurs nautiques. Le jeu de Conner est à la fois cocasse et tragique. Il montre à quel point la chorégraphie visuelle médiatique peut manipuler les contenus et quel impact la musique a sur la perception. Exemple : l’image des soldats tués sous-tendue par un fortissimo héroïque des Pins de Rome d’Ottorino Respighi.

Bruce Conner, A MOVIE, 1958 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 12 min. Music: ‘The Pines of the Villa Borghese’, ‘Pines Near a Catacomb’ and ‘The Pines of the Appian Way’, movements from Pines of Rome (Pini di Roma) (1923–24), composed by Ottorino Respighi, performed by the NBC Symphony, conducted by Arturo Toscanini Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust ​​​​​​​© Conner Family Trust

Bruce Conner, A MOVIE, 1958 (Filmstill) 16mm, b/w, sound, 12 min. Music: ‘The Pines of the Villa Borghese’, ‘Pines Near a Catacomb’ and ‘The Pines of the Appian Way’, movements from Pines of Rome (Pini di Roma) (1923–24), composed by Ottorino Respighi, performed by the NBC Symphony, conducted by Arturo Toscanini Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust © Conner Family Trust

Bruce Conner
A MOVIE, 1958
16mm, n&b, son, 12 min
Musique : « The Pines of the Villa Borghese », « Pines Near a Catacomb » et « The Pines of the Appian Way », movements Pines of Rome (Pini di Roma) (1923–24), composition d’Ottorino Respighi, interprétation NBC Symphony, sous la direction d’Arturo Toscanini
Courtesy Kohn Gallery and Conner Family Trust
© Conner Family Trust

Pour la toute première fois, A MOVIE peut être vu en projection arrière dans un cube de 3x3 mètres, ce qui répond du reste au souhait, jadis irréalisable, de l’artiste d’obtenir une présence aussi forte que possible. La boucle n’a ni début ni fin. Dans l’imagination de Conner, le film aurait dû être augmenté par des interventions acoustiques alternant sans cesse et donnant à vivre chaque fois une expérience nouvelle. Les œuvres de Conner ont de caractéristique qu’elles peuvent être inlassablement revues et relues.

«THE END»