Territories
of
Waste

Hira Nabi, All That Perishes at the Edge of Land, 2019 (filmstill) Single-channel, digital © courtesy Hira Nabi.

Territories of Waste
Le retour du rejeté

14 septembre 2022 – 8 janvier 2023


Face à la crise planétaire, le littering de la planète ou la manière de faire de celle-ci une vaste poubelle constitue à son tour, avec le changement climatique et l’extinction des espèces, un point focal des pratiques artistiques. L’exposition collective Territoires of Waste au Musée Tinguely porte sur ces manifestations de l’art contemporain et s’interroge sur les domaines dans lesquels la confrontation avec ce qui reste s’exprime aujourd’hui, jetant ainsi un regard nouveau sur l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Cette exposition de groupe se conçoit comme un rassemblement ou une concentration de plusieurs voix qui s’attachent également à faire du mélange dynamique des déchets un concept structurant. L’exposition se déploie comme un paysage dans l’espace s’articule selon six thématiques principales qui le traversent tel un réseau.

 

Dès les années 1960, les artistes du Nouveau Réalisme et du Junk Art (dont Jean Tinguely) ont recouru aux rebuts et à la ferraille pour refléter à travers leurs œuvres le passage socio-économique fondamental de la pénurie à une société de consommation et du tout-jetable. Alors que les monceaux de déchets provenant de décharges débordantes, et négligemment abandonnés dans la nature, sont devenus partout visibles dans les années 1960, elles sont aujourd’hui pour l’essentiel invisibles dans les régions occidentales du monde globalisé. Un astucieux système de gestion des déchets permet de se débarrasser des ordures et saletés, de tout ce que nous laissons derrière nous en consommant. Trié, transporté, incinéré, traité, composté, recyclé, déposé dans des mines et exporté, le rebut n’a pas disparu, mais il n’est plus là.

Les pratiques artistiques et discours contemporains interrogent les conditions écologiques, géologiques et mondiales dissimulées et réprimées de notre consommation. Dans la perception du public, la microdimension invisible des déchets est devenue un véritable sujet. L’omniprésence de cette forme de déchets dans l’air, dans les sols, dans l’eau, dans la glace et chez les êtres vivants – et ce même dans des zones jamais foulées par l’homme – a durablement modifié notre représentation de la nature. À l’heure actuelle, des artistes se consacrent aussi de plus en plus aux déplacements territoriaux du waste le long des géographies coloniales, mettant en avant les aspects aussi bien de la globalisation que de la géologie. Cette importante notion « géosphérique » s’inscrit aussi dans une réflexion sur les dimensions écologiques de l’extraction des matières premières, et notamment de l’exploitation minière.

Il traite du déplacement territorial du waste le long des géographies coloniales, lesquelles englobent l’exportation des déchets mais aussi la surcharge de l’extraction de matières premières dans les structures d’exploitation néocoloniales. L’accent est mis ici sur les dispositifs de communication électronique ainsi que sur les métaux et terres rares nécessaires à leur production.

Trailer | All That Perishes at the Edge of Land

Eloise Hawser, The Tipping Hall, 2019 Set 3, Istanbul Biennial Courtesy the artist and VI, VII, Oslo. Commissioned by the 16th Istanbul Biennial. Co-produced by the 16th Istanbul Biennial and MO.CO. Montpellier Contemporain with the support of Bilge & Haro Cümbüşyan, Arts Council England and artgenève/ artmonte-carlo. Photo: Sahir Ugur Eren

Eloise Hawser, The Tipping Hall, 2019
Set 3, Istanbul Biennial
Courtesy the artist and VI, VII, Oslo.
Commissioned by the 16th Istanbul Biennial. Co-produced by the 16th Istanbul Biennial and MO.CO. Montpellier Contemporain with the support of Bilge & Haro Cümbüşyan, Arts Council England and artgenève/ artmonte-carlo.
Photo: Sahir Ugur Eren

L’élimination des déchets est une industrie aujourd’hui hautement automatisée. Les installations modernes de gestion des déchets sont structurées de manière à dissocier les déchets de la société. Les déchets et leur « élimination » doivent rester le plus invisibles possible. En même temps, le travail physique associé au nettoyage et au contact avec ce qui est « éliminé » est étroitement lié à la hiérarchisation sociale, à l’exclusion, voire à la stigmatisation. Cette composante sociale, qui touche également aux origines et à des assignations genrées, constitue un deuxième champ thématique de l’exposition.

D’autres œuvres exposées traitent de la pollution de l’air et de l’eau ou des océans. Elles rendent également visibles les microdimensions de ce qui reste, invisibles au premier coup d’œil, et en finissent avec la notion romantique, encore prédominante, d’une nature intacte. Notre waste imprègne déjà toute l’écosphère.

Les Territories of Waste, pris littéralement comme des zones dévastées, des friches artificielles, des régions de guerre et de catastrophe, constituent le quatrième domaine thématique de l’exposition. Les traces de notre ère industrialisée et nucléaire ont fini par s’inscrire dans les paysages. Le wasteland s’entend comme des terres stériles d’une part, comme des terres en jachère et inutilisées d’autre part, et renferme donc cette double signification de perte et de potentiel.

Anca Benera and Arnold Estefan, The Last Particles, 2018 © Photo: FRAC, Courtesy by Frac des Pays de la Loire; Fanny Trichet  

Anca Benera and Arnold Estefan, The Last Particles, 2018
© Photo: FRAC, Courtesy by Frac des Pays de la Loire; Fanny Trichet  

Dans un autre domaine, l’exposition franchit les territoires physiques et géologiques pour explorer les notions de déchets et de nettoyage dans la sphère numérique. Qu’advient-il des dossiers que nous mettons dans la « corbeille » ? Il est un fait que même les données supprimées ne disparaissent pas tout simplement. Comme pour la pollution physique, le nettoyage des plateformes de réseaux sociaux est sous-traité dans les pays du Sud global et effectué par des « content moderators » dans des conditions inadmissibles.

Diana Lelonek, Center For Living Things Vue d'installation, Botanical Garden in Poznań, 2017

Diana Lelonek, Center For Living Things
Vue d'installation, Botanical Garden in Poznań, 2017

Les notions de compost, humus et cohabitation sociale permettent d’aborder le potentiel de « tout le reste et ce qui reste » comme de nouvelles manières de penser et de vivre, mais aussi comme de nouvelles alliances. En ce sens, les œuvres présentées ici relient et recoupent les domaines de la nature et de la culture, ainsi que ceux de l’humain et de l’environnement.

Commissaire de l'exposition : Sandra Beate Reimann.

Eric Hattan, Jet d’OH!, 2000 Poubelle, déchets, mécanisme de déclenchement, 120 cm H., ø 40 cm © Photo: 2000, Claude Joray, courtesy Transfert, Biel/Bienne

Eric Hattan, Jet d’OH!, 2000
Poubelle, déchets, mécanisme de déclenchement, 120 cm H., ø 40 cm
© Photo: 2000, Claude Joray, courtesy Transfert, Biel/Bienne